Consacre-les dans la vérité

Pour moi c’est une clé fondamentale de ce qu’on appellerait aujourd’hui notre posture dans le monde, c’est-à-dire la manière dont nous nous positionnons, notre rapport au monde. Jésus nous dit que cette posture, c’est la sienne propre. Jésus n’est pas parti en disant :

« Maintenant il faut que je vous explique quelque chose « . Il nous laisse un :  » comme  » c’est-à-dire une analogie.
« Ils ne sont pas du monde comme je ne suis pas du monde  » : de même que moi je ne suis pas du monde.
Alors analysons ce  » de même que  » et ce  » comme.  » Jésus a dit :

« Je m’en vais et je viens. »
Il a dit: « Qu’ils soient un comme nous-mêmes. »

Dans un autre passage de Jean 17, il dit:
« Qu’ils soient un en moi, comme moi en toi. »
Il prend comme analogie sa relation avec son Père, « Ne sais-tu pas que le Père est en moi et que je suis dans le Père ? » ( Jn 14,9 )
– pour dire que les disciples doivent être ainsi avec Jésus, « moi en eux, eux en moi. » .

Donc quand il dit :
« Je ne suis pas du monde », nous nous disons que nous ne sommes pas du monde parce qu’il y a en nous quelqu’un – c’est ça qu’il faut comprendre – qui n’est pas du monde, dans le sens de: appartenir au monde et à ses règles, à ses lois, à ses manières, à ses mœurs.
Il est en train de nous donner la clé du discernement de notre posture dans le monde: c’est l’appartenance à Jésus, c’est le vivre en Jésus, c’est Jésus qui vit en nous.
Autrement dit, nous avons à l’intérieur de nous l’expérience d’une présence qui se vit dans le monde comme un envoyé. En effet, la seule concession qu’il fait à être dans le monde, c’est d’y être comme un envoyé.

 » De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. »
Nous sommes donc des apôtres : apostolos, c’est le mot grec pour apôtre, et qui signifie envoyé. Nous sommes des apôtres d’une vérité, d’une forme appartenance dans le monde. Jésus dit à son Père:
 » Je ne te demande pas de les retirer du monde  » , sinon il n’y a plus de ferment dans la pâte, rien ne peut pousser, il n’y a plus de graine dans la terre. Et les chrétiens sont cette graine, la Parole
c’est la graine ; il y a des paraboles à ce sujet.
 » Mais je te demande juste de les garder du mauvais .  »
Où est le Mauvais? Il est dans le monde et Jésus l’appelle le Prince de ce monde. C’est lui qui régit les lois de l’argent, les soifs de pouvoir ; c’est lui qui fait capoter les meilleurs projets, qui fait que les rebelles d’une période deviennent les dictateurs d’une autre période. C’est le Mauvais qui fait tout le temps tomber l’homme. Jésus s’engage à livrer le combat de la prière, et il dit:

« Je te demande de les garder du Mauvais. »

Nous sommes donc dans le monde parce que c’est là que Dieu est venu, il a envoyé son Fils dans le monde pour que le monde ne soit pas condamné mais qu’il soit sauvé. Et nous ne sommes pas juste envoyés par quelqu’un d’extérieur, nous sommes envoyés par l’Envoyé lui-même qui vit en nous. Nous avons en nous une présence qui est dans le monde et qui a accepté cela, jusqu’à accepter l’injustice et la mise à mort. Le Christ est mort dans le monde, il est ressuscité dans le monde et pour le monde. C’est cette présence qui est en nous. A part cela, nous sommes faits de la même pâte que le monde car nous vivons dans la chair ; sinon nous serions des anges, des gens planants, des  » spirituels  » décollés, un peu comme les Cathares qui se disaient tellement spirituels que les lois du monde n’avaient plus rien à leur dire parce qu’ils s’étaient élevés un niveau au-dessus. Les chrétiens sont des êtres qui vivent dans la chair, parce que notre Dieu est allé carrément vivre dans une chair d‘homme.  » Le Verbe s’est fait chair » (Jn 1,14), donc c’est là qu’ils ont rendez-vous, et cependant ils ne vivent pas selon la chair . C’est la même dialectique que
dans le monde et pas du monde: dans la chair, en pleine chair, mais pas selon la chair.

Et c’est cela le combat spirituel. Ce n’est pas juste à certains moments, c’est à tout instant: qu’est-ce qui est en train de me gouverner en ce moment? Qu’est-ce qui est en train, quand on est un groupe, une communauté, de nous gouverner en ce moment?
Qu’est-ce qui nous mène? Quel esprit nous mène? A aucun moment il n’est question de s’extraire de là, donc de ne plus rien ressentir, de ne plus avoir d’émotions, de tentations, de passions… Sinon c’est qu’on a déserté le lieu du salut.

C’est compliqué comme exercice ! Alors Jésus propose comme solution une consécration.
Nous avons tous une idée de la consécration, à quoi nous sommes consacrés. Il y a des mamans qui consacrent leur bébé à Marie, il y a des mamans qui déposent leur bébé sur l’autel – c’est dans l’histoire des saints – et qui disent à Dieu : il est malade, tu en fais ce que tu veux,… et c’est devenu un grand saint !
Consacrer, c’est vouer à, confier complètement à la garde de. Et bien Jésus dit : « Consacre-les dans la vérité. »
Je préfère traduire la préposition par dans ( on peut traduire  » par  » ou  » dans « ) :
« Consacre-les dans la vérité, ta Parole est vérité.  » Cela , c’est notre garantie, notre sécurité. Etre dans le monde et pas du monde : comment on tient ? En étant consacrés dans la vérité, car  »
[sa] Parole est vérité. « 

Comment avons-nous réussi, dans l’Eglise catholique, à vivre pendant tant de siècles si loin de la Parole de Dieu ? Il a fallu un Luther pour remettre la Parole de Dieu entre les mains des fidèles. La Parole de Dieu continuait d’être dispensée dans les sermons des curés, mais pour les fidèles elle était inaccessible, ils ne parlaient pas le latin. Elle était encore écrite en latin et il fallait passer par la médiation de gens intelligents, cultivés. Luther, en faisant traduire la Bible en allemand, a permis de franchir un pas incroyable. Il a dit : il faut que la Parole parle la langue des fidèles. Et c’était dramatique parce qu’on quittait la notion de langue sacrée pour parler la langue de tous. Et cette désacralisation rien du tout à l’autorité de la Parole qui reste la Parole de Dieu. Vous n’imaginez pas le combat culturel que cela a été !

Eh bien c’est dans cette Parole que nous sommes consacrés; cette Parole, c’est la vérité.
Nous nourrir de la vérité de la Parole, la prier, l’étudier, la célébrer, la partager… Tout ce que nous faisons avec la Parole de Dieu, nous forge une pensée que Paul appelle la pensée du Christ, la volonté de Dieu. En cela nous sommes consacrés. Le verbe consacrer veut dire mettre à part. Nous sommes donc mis à part dans la Parole de Dieu qui est la Vérité, dans la vérité de la Parole de Dieu. Et ainsi mis à part, nous sommes envoyés en pleine pâte du monde. Et le monde, ce n’est pas seulement les autres, ceux qui nous entourent. Le monde johannique, c’est le monde dont le prince est le Satan, celui qui refuse la bonne nouvelle de l’Evangile.

Donc les chrétiens ne sont pas des gens qui vont là où les vibrations sont les plus positives et en accord avec les leurs. Il y a des groupes, des philosophies, des organismes qui fonctionnent comme cela : on ne va que là où on entre en résonance avec les mêmes vibrations, et on ne va surtout pas dans un endroit où l’on se sent en désaccord.
Le christianisme, c’est même quasiment l’inverse; ce n’est pas un club de gens qui se retrouvent entre eux. Quand on fait Eglise, c’est juste pour dire : j’ai des frères, j’ai des sœurs, c’est le Corps du Christ auquel j’appartiens et qui œuvre dans le monde. Le christianisme existe pour être apôtre, l’Eglise existe pour être envoyée à ce qui n’est pas elle, l’Eglise existe pour ce qui n’est pas l’Eglise, c’est sa vocation, la vocation de chacun de nous.

Nous sommes en sécurité dans le Corps du Christ, qui est consacré, mis à part dans la Parole de Dieu. Dans le Corps du Christ, nous sommes chargés de faire vivre cette Parole ! Et on essaye par toutes sortes de moyens – mais combien c’est dur de faire que la Parole entre en résonance avec nos vies ! – qu’elle revienne ensuite, qu’elle soit partagée, qu’on l’écoute, qu’on la lise, qu’on se dise les uns aux autres ce qu’elle fait. C’est là le travail de la Parole, parce que c’est là-dedans que nous sommes consacrés, nous avons besoin de vivre cela au maximum pour ne pas être trompés par la Parole. Les paroles du monde nous racontent tellement de choses.

« Consacre les dans la Vérité, ta Parole est vérité » : il n’y a qu’une solution, c’est de creuser, d’être hyper fidèle. Une phrase très compliquée : « Père , dit Jésus, garde mes disciples dans la fidélité à ton Nom que tu m’as donné en partage . » C’est compliqué, il faut tout réfléchir.

Jésus continue : « Afin qu’ils soient un comme nous-mêmes. Quand j’étais avec eux, je les gardais dans la fidélité à ton Nom que tu m’as donné. »
Le disciple, comme son maître, a en main le nom du Père : « Ton nom, Père, que tu m’as donné (…) garde-les dans la fidélité à ton Nom que tu m’as donné. »
Nous avons entre les mains le Nom du Père à faire vivre, et cela c’est incroyable, parce que nous ne savons même pas ce que nous avons dans les mains. Jésus dit : « Garde les dans la fidélité à ton nom que tu m’as donné « .
C’est le fameux : « Qui me voit, voit le Père » (Jn 14,9). Nous avons le Nom du Père à faire vivre, nous avons comme mission d’être fils du Père et de donner un visage au Père. C’est comme si on arrivait dans ce monde qui refuse Dieu, comme des agneaux avec dans la main quelque chose de fragile, qui s’appelle « Père ». Et c’est à nous de le faire vivre. C’est bouleversant !
Et Jésus dit : « Pour qu’ils soient un ».  » Garde-les dans la fidélité à ce nom pour qu’ils soient un ». Notre unité dépend de la manière dont nous faisons vivre le Nom du Père qui est déposé entre nos mains.

Cela donne à réfléchir, cela nous bouge : comment suis-je fils, fille du Père, comment suis-je transparent(e) à lui? Comment est-ce que je n’arrête pas à moi les gratitudes des gens
que j’aide, comment est-ce que je renvoie au Père ?
Tout ce que j’ai fait, c’est le Père qui me l’a montré.
Jésus n’arrête rien ! C’est tout cela qui est en jeu ; cela peut nous faire peur, cela peut nous donner le vertige, et en même temps cela nous donne une piste qui est de toujours creuser le cœur ; le cœur c’est : « Consacre-les dans la vérité, ta Parole est vérité. »
Celui qui est en nous s’est consacré à cette Vérité, pour vivre en nous ainsi consacrés ; et nous avons donc sa consécration en nous. Ce n’est pas un but à atteindre, c’est une réalité à laisser vivre. Tant qu’on ne comprend pas cela, on croit que le christianisme est un long parcours du combattant avec une récompense au bout. Mais ce qui est au bout est là aujourd’hui, vivant en nous, le Christ consacré dans la Vérité ; cette parole est en nous déjà, nous avons cette boussole intérieure. Le défi de chaque jour c’est : allons-nous vivre en fonction de cette boussole, ou bien en prendre une autre ? C’est la grande question, et pour cela nous sommes heureusement ensemble et donnés les uns aux autres. De temps en temps on peut remettre dans l’axe ceux qui auraient perdu le Nord…

Amen !

Communauté du Puits de Jacob





 

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